Dépôt légal : mars 2025.
Auto-édition, 204 pages.
Sur simple demande
Prix 12 euros.
© 2021. ISBN : 978-2-9565847-2-8

La photographie est un leurre, dit-on. À cela je ne trouve pas de raisons convaincantes, et cependant c’est vrai. Bien sûr, elle magnifie des instants dont il faut précisément réduire la signification. Dans l’enchaînement du temps, l’instant est ce qu’il y a de plus vil et menteur : donc attention ! Rejeter les didascalies et renoncer à donner du sens, une direction, aux images que le reporter – agent du hasard – nous inocule. Cette civilisation est aphrodisiaque, pensait Bergson, et la photographie est un aphrodisiaque des plus puissants, pas seulement sur le marché du porno.

Guido Ceronetti, Petit enfer de Turin, Fario, 2018

Bien sûr, bien sûr, la photographie était trop sombre. Du visage n’émergeaient que quelques zones à peine éclairées, le front, les pommettes qu’elle avait saillantes et la bouche que l’on distinguait à peine, mais suffisamment toutefois pour percevoir le sourire adressé au photographe. Quand Rodolphe regardait l’image, il savait que ses yeux, entièrement noyés dans l’ombre, souriaient également. Il le savait, il le voyait, son cerveau inventait instinctivement les parties illisibles du tirage, comme la mémoire invente des histoires pour tromper l’oubli. Mais putain ! Qu’est-ce qu’il avait été mauvais photographe ! Elle était assise sur un rocher dans une forêt de sapins. Elle portait une sorte de pull à larges motifs qu’il savait de couleurs malgré le noir et blanc du cliché, même s’il n’avait aucun souvenir qu’elle eût une fois porté un tel vêtement. Des variations de bruns sur fond écru. Sans doute une fin de semaine dans la forêt au-dessus de chez elle, là où ils avaient échangé des poèmes. Mais n’était-ce pas plutôt dans le bois près des marais, plus bas dans la plaine, là où ils s’étaient aimés une fois à même le sol ? Il l’avait d’abord cru en découvrant la photographie dans de vieux papiers (on ne peut pas laisser ce travail de tri à ses propres enfants le jour où l’on ne sera plus !), et c’était d’ailleurs ce qui lui avait fait la mettre de côté. Mais il n’en était plus si certain. Un drôle de souvenir, étonnant, déroutant. Un souvenir ? Le passé est une fable, Rodolphe le sait, la photographie une fée Carabosse, capable d’un coup de baguette, d’un seul, de transformer n’importe quel cliché en histoire. ...

Extrait 2

Tous les mots sont usés, on ne peut plus les dire, l’œil ne se contente pas de ce qu’il voit, et l’oreille ne se remplit pas de ce qu’elle entend. Ce qui a été, c’est ce qui sera, ce qui s’est fait, c’est ce qui se fera : rien de nouveau sous le soleil !

Ecclésiaste I.8-9

Rodolphe se complaît parfois à écouter les sermons de Celui auquel il ne croit certes pas, mais qui s’est depuis son adolescence toujours manifesté de façon inopinée. Cela arrive plus fréquemment maintenant que Rodolphe se sent moins contraint par les devoirs que le hasard (ou une autre forme d’inéluctabilité) lui a imposés à l’heure des premières décisions : militantisme, mariage, travail, enfants, passions. Vous m’avez toujours intrigué avec votre obsession de la reproduction, mais ce qui m’a le plus amusé en fin de compte, c’est de vous sentir si embarrassé par cette pulsion que vous m’avez inventé et mis dans la bouche cet encouragement à votre adresse : Croissez et multipliez ! C’est sans doute cela qui vous a permis de vous abstenir de toute réflexion sérieuse et de donner un semblant de sens à votre vie, d’oublier que vous aviez le choix. Lorsque, dans vos moments de lucidité, vous comprenez que vous ne donnez la vie que pour donner la mort, que vos enfants vous oublieront, comme vous avez oublié vos parents, vos grands-parents et même déjà la plus grande part de votre propre vie, faites-vous face ? Non, là encore, vous préférez inventer des histoires, des livres de souvenirs, des albums de photos. Vous vous prostituez à ces idoles et, ivres de nostalgie devant ce passé chimérique, vous titubez devant un avenir que vous ne connaissez pas mieux. Laisse-moi te dire… Ce sont vos histoires qui vous définissent le mieux, pas moi qui ne suis que l’une d’elles. C’est vous qui avez créé ce monde, pas moi, et c’est vous qui avez inventé la malédiction, les serviteurs et les maîtres. Ce pauvre Cham !

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